N°3
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Jean-Pierre Vincent est metteur en scène
.

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Une crise décisive
par Jean-Pierre Vincent  
 



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écouter l'interview de Jean-Pierre Vincent (durée : 40 minutes)

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- Vous êtes l’auteur d’un rapport sur les intermittents rédigé en 1992 lors d’une autre crise… vous vous attendiez à ce qui s’est passé cette année à Avignon ?

Ce qui m’a amèrement surpris, quand le conflit a démarré, a été de constater que ce que j’avais observé il y a dix ans s’était amplifié, avait empiré en tous domaines. Quelle incurie des partenaires sociaux, du ministère de la Culture, et du ministère des affaires sociales pendant 11 ans, pour que tout ce que j’avais pointé comme symptômes déjà bien en place ou encore en amorce (par exemple la « dé-permanentisation » de beaucoup d’employés du service public de l’audiovisuel payés « fifty-fifty » par l’employeur et l’UNEDIC, etc…) ait pris de telles proportions ! Dans quelle opacité tous ces gens ont vécu et si ça s’est empiré à qui profite ce crime ? Pour moi il reste toujours très difficile de décrire exactement quels vont être les dégâts. Il va y avoir des dégâts, il ne peut pas ne pas y avoir de dégâts, lesquels dégâts d’ailleurs, éventuellement, vont produire de nouvelles embrouilles et de nouveaux bidouillages. L’accord est manifestement pervers et inefficace en bien des points, même si les pratiques antérieures l’étaient tout autant. Pas très professionnel, tout ça…
Les chiffres restent opaques. Prenez 10 cas, vous les faites calculer par les coordinations : vous obtenez un résultat ; le ministère fait la même chose pour son propre compte, on me donne un autre résultat ; il le transmet à l’Unedic qui l’analyse à son tour et vous en avez encore un autre. Il faut que réellement, républicainement, nous puissions avoir des chiffres indiscutables sur tout cela. Ceci dit, malgré cette opacité, tous les indices concordent, il y a tout à parier que ce sont les plus « fragiles » qui vont trinquer. Les plus protégés, apparemment, ce sont les gens qui sont salariés sur une durée assez longue (le cas des gens de la télévision avec de bonnes rémunérations). Ceux qui vont être défavorisés, ce sont ceux qui travaillent par cachets isolés sur des périodes beaucoup plus courtes. Et là, bien sûr ce sont (surtout mais pas seulement)ceux qui débutent, acteurs mais aussi chanteurs, danseurs, et musiciens qui, surtout en début de carrière, sont sur des contrats très isolés (et chaque art a son rythme de progression – rien ne peut se généraliser !). Quant à savoir exactement compte tenu des correctifs que J-J. Aillagon a réussi à négocier avec le Medef et la CFDT, et étant donné qu’un certain nombre de paramètres, à ma connaissance, ne sont pas encore fixés et rendent tous les calculs incertains, quelque chose de précis… Il est impérieux de savoir la vérité, car en dehors de cette vérité, tout le monde peut faire des procès d’intention au camp d’en face. Seule la vérité peut nous apporter une idée ferme sur les réorientations nécessaires de l’accord et celles, inévitables, de la politique culturelle publique.
Si on demande aux compagnies théâtrales qui, pour le moment, répètent sans salarier les comédiens qui sont alors payés par les Assedic (et donc ne payent pas les répétitions et ne cotisent pas sur les répétitions), si on leur demande de salarier leur monde, il y a une foule de spectacles qui ne se feront plus, car ils n’en auront pas les moyens. Donc ceci implique une réorientation considérable de la politique culturelle publique, celle de l’Etat, celle des collectivités territoriales : réorientation quantitative et qualitative ! Puisque jusqu’ici ces annexes 8 et 10 étaient une part objective du financement de la création en France, il faut bien trouver les moyens ailleurs, au moment où l’on veut régulariser/moraliser les annexes ! A moins qu’on ne veuille tout démolir… J’ai eu tout de même une petite satisfaction dans cette histoire : autant que j’en avais le pouvoir, j’ai beaucoup insisté auprès du ministre pour qu’il initie une loi-programme. En fait c’est le Syndéac qui a lancé cette idée au mois de mai. Après 40/45 ans de notre-célèbre-politique-culturelle-dont-nous-sommes-tous-fiers, on assiste à un entassement, un empilement de mesures qui ont été prises au fil des décennies, par divers ministères, diverses tendances politiques. Plus personne ne s’y retrouve au moment même où la décentralisation est relancée. Il nous faut une loi qui décrive, qui définisse et implique les responsabilités, les apports, les droits et les devoirs de l’Etat et des collectivités locales pour une politique des arts de la scène.— pour une politique de tous les arts dans notre pays. La nouvelle étape de la décentralisation va fragiliser une idée « républicaine unitaire » de la culture en France, depuis la France « gaullo-communiste » d’après la Résistance, entre Malraux et la banlieue rouge, etc… Il faut aussi, en rapport direct avec l’évolution de l’indemnisation du chômage, re-décrire ce qu’est le parcours de l’amateurisme à l’excellence dans les arts en France, s’occuper de la formation, ce quelle est, quel but on lui assigne, depuis l’accession à la profession, de l’insertion, du professionalisme, de l’excellence. L’idée de « carte professionnelle » ne correspond pas à notre histoire, mais il faut qu’il y ait une sorte de voie principale de l’accession et de la pratique de chaque art en France (et pricipalement du théâtre qui est sans doute en retard sur les autres arts). Aujourd’hui, l’auto-proclamation des artistes est principale quantitativement par rapport à ceux qui passent par les écoles. Ces dernières ont pris beaucoup d’importance, elle ont progressé en qualité ; elles peuvent et doivent encore progresser. Là aussi, il faut sans doute stopper la multiplication spontanée des écoles. Il faut tout organiser dans cette voie principale, tout en conservant bien sûr des portes ouvertes et en traitant aussi le concept d’intermittence.
Maintenant, on le sait, des gens se disent « Intermittents » (même plus « du spectacle » !). Pour moi ça n’existe pas,— acteur, jongleur, danseur, ça existe, intermittent, ça n’existe pas. Si ça peut exister, c’est que la situation sociale des artistes, très particulière au milieu des autres professions, des autres métiers, a pu être rapprochée d’ un certain nombre d’autres situations précaires de la société post-industrielle. Par exemple, la vocation pour les métiers artistiques, s’est accrue de façon exponentielle depuis quinze ans… Je me souviens : quand j’ai commencé à « faire l’artiste » au lycée, mes parents me disaient : « Soit, tu veux faire du théâtre, mais en attendant apprends un métier sérieux ». J’ai fait ma licence pour être prof et j’ai continué à faire du théâtre pendant ce temps-là. Aujourd’hui si on dit à un gosse «  Apprends d’abord un métier sérieux », le métier sérieux ne lui donne aucune garantie d’échapper à la précarité. Donc, quitte à être précaire, autant faire quelque chose de plus satisfaisant et de plus jouissif, de plus marrant ! Du coup, on voit très bien la jonction entre le combat des « intermittents du spectacle » et celui des autres métiers malmenés par le libéralisme, et par suite des altermondialistes, des copains de José Bové, tous ceux qui n’acceptent pas l’évolution de la direction du monde, en France et sur la planète. Je mène mon combat pour l’art et les artistes ; je peux d’autre part militer à ATTAC. Mais je trouve très dangereux de « globaliser ». L’irrégularité intrinsèque de l’emploi artistique n’a rien à voir avec les nouvelles précarités !Mais c’est un fait, comme si on ne pouvait pour l’instant y échapper. C’est en partie cela qui risque, quels que soient les efforts (tardifs) de la puissance publique, de pourrir non seulement la rentrée mais toute l’année théâtrale : au fond, il y a beaucoup d’ « Intermittents » qui sont engagés là-dedans sur une forme particulière de politisation et, franchement, ce qui se passe dans les théâtres, ils n’en ont pas grand-chose à foutre. Il y a même une haine de l’institution et de ceux qui l’animent. C’est insoutenable.
De plus, je le dis carrément, j’ai toujours été très méfiant, voire plus, à l’endroit de la CGT-spectacles, car jamais je n’ai observé chez eux une quelconque préoccupation concernant l’art. C’était plutôt le maintien de la CGT-spectacles et des cégetistes-spectacles. Je pense que les deux sont possibles, je suis un partisan de l’existence d’une représentation forte et reponsable des personnels dans l’entreprise. Un grand syndicat doit être historiquement capable à la fois de défendre les intérêts matériels de ses adhérents, mais aussi d’avoir une pensée. C’était le cas encore dans les années 60 pour la CGT, quand le parti communiste s’impliquait de façon ambitieuse dans la question artistique et culturelle. Maintenant, on a l’impression que c’est le dernier bastion de l’anarcho-populisme du XIXe siècle qui s’ébat à la CGT-spectacles sous le regard remarquablement muet de Bernard Thibault.
Et cela se double, chez les « intermittents », de la résurrection de cette fameuse bataille éternelle des « pauvres » contre les « nantis », supposant évidemment qu’être artiste pauvre c’est avoir beaucoup plus de talent que nanti... Que le spectacle n’est « vivant » qu’ailleurs que dans les grands théâtres. Faux, archi faux ! Il y a peut-être ici ou là, à tous les niveaux de l’édifice, des artistes dont on pourrait espérer mieux, mais il y aussi des créateurs formidables, inégalables. Mettez des pauvres à la place, je ne suis pas sûr qu’ils feraient mieux que certains, et en tous cas beaucoup moins bien que d’autres ! Du coup, certains  «  pauvres » préfèrent qu’il n’y ait plus du tout de théâtres. Il faut, sinon c’est la mort, qu’il y ait des grands théâtres, des moyens théâtres, des petits théâtres, partout, et que l’énergie circule entre les étages. Elle circule, d’ailleurs ! Le fait que les théâtres n’aient pas assez de moyens (ni de jours dans le calendrier) pour épauler toutes les compagnies, est une autre question. Il faut qu’il y ait le plus de théâtres possibles, le plus possible de très bons théâtres, pour le plus de gens possible. Ah tiens, on en arrive au public, le parent pauvre de toute cette histoire.


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(Propos recueillis à Arles par Bruno Nuttens, Michel Parfenov et Evelyne Wenzinger)