Situations du théâtre 
La revue en ligne
d'Actes Sud


NUMÉRO 2


Laurent Gaudé
Caillasses


Abel Neves
En regardant le ciel je me trouve dans tous les siècles

Mohamed Rouabhi
Providence café


Nina Berberova
Madame

  Caillasses
de Laurent Gaudé
Romancier et dramaturge, Laurent Gaudé a publié chez Actes Sud cinq pièces de théâtre : Combats de possédés (1999), Onysos le furieux (2000), Pluie de cendres (2001), Cendres sur les mains (2002),
Le Tigre bleu de l’Euphrate (2002), et deux romans : Cris (2001), La Mort du Roi Tsongor (2002)
 

PERSONNAGES :
Le père
Adila, sa fille
Le chœur des hommes palestiniens
Trois passants et une passante
Le chœur des femmes palestiniennes
Le chœur des femmes israéliennes
Un jeune homme



Scène 1



Le père :
Viens, Adila, viens ma fille,
Assieds-toi,
Là,
Face à moi.
Laisse-moi te regarder.
Laisse-moi ce plaisir-là.
Ne baisse pas les yeux.
Ne m'en veux pas si je rougis parfois.
Nous n'avons pas souvent parlé, toi et moi.
Laisse-moi te regarder,
Simplement.
Cela me donnera des forces.
Ma fille.
Adila.
Nous sommes seuls.
Je suis riche pourtant,
Je suis riche tant que je t'ai face à moi.
Il nous reste cela.
Père et fille.
Laisse-moi te regarder.
Ne sois pas gênée.
Je me sens timide, moi aussi,
Quand je suis devant toi.

J'ai quelque chose pour toi.
Quelque chose qui te revient de droit.
Tu as l'âge maintenant.
Prends, Adila.
Je te donne ces clefs.
Prends-les,
Elles sont à toi.
C'est la seule chose, sûrement, que je te lèguerai jamais.
Elles sont passées de mère en fille jusqu'à toi.
C'est ta grand-mère,
Adila,
Ta grand-mère qui les as offertes à ta mère.
Ta mère, à son tour, aurait du te les remettre.
A sa mort, je les ai gardées le temps que tu grandisses.
Ce sont les femmes, Adila.
Les femmes qui gardent les clefs.
C'est ce que voulait ta grand-mère, la vieille Rana
Ta grand -mère.
Tu te souviens peut-être encore de son visage de veuve ridée, De ses mains calleuses qui se faisaient agiles pour te coiffer.
Ce sont les clefs de la maison où je suis né.
Une belle maison.
Dans les collines.
Entourée d'une terre aride que nous aimions.
Tout cela était à nous.
Mon père s'est cassé le dos toute sa vie sur ses pierres,
Toute sa vie durant, Adila.
Cette maison, nous devrions y vivre aujourd'hui, toi et moi. Cette maison était la nôtre, de droit.
Mais ils nous ont chassé.
Ils ont rasé la maison
Et construit une route.
J'y suis retourné.
Il ne reste rien.
Mais les clefs sont là.
Nous avions cette maison, Adila.
Les clefs sont là.
Et si demain ils détruisent notre petit appartement,
Tu devras garder les clefs,
Les ajouter au trousseau
Et les transmettre à ta fille.
Il faut se souvenir de cela, Adila.
Les maisons que nous avions,
La vie d'autrefois.
Il faut se souvenir de la terre sur laquelle ton grand-père s'est courbé tant de fois.

Nous ne sommes pas nés dans les ruines, Adila.
Il faut se souvenir de cela.
Lorsque j'ai amené ta vieille grand-mère ici,
Dans ce petit appartement,
Elle a regardé le quartier,
Les maisons serrées les unes contre les autres,
Les trottoirs détruits,
Les façades salies par le vent,
Elle a regardé les immeubles effondrés jamais reconstruits,
Les gravats dans les rues,
Et elle a dit : " Mon Dieu, comme c'est laid ! "
Elle avait raison, Adila.
C'est laid et misérable.
Elle avait raison.
Avant de mourir, elle a confié les clefs à ta mère et nous a dit à tous les deux :
" Ils veulent nous faire croire que nous sommes d'ici.
Que nous ne méritons que cela,
Les ruines et la poussière.
Ils veulent nous faire croire que ces quartiers sont à notre image.
Il faut se souvenir.
Nous avions des maisons
Et des terres aussi.
Vous allez devoir vivre dans ces ruines
Et vous deviendrez fous si vous ne vous souvenez pas de la vie d'autrefois.
" C'est ce que disait ma mère. Se souvenir de tout.
Prends,
Adila,
Prends les clefs.
Elles te reviennent.
Les clefs de nos maisons brûlées,
Les clefs de nos terres confisquées,
Les clefs de nos vies rasées et déplacées.
Ne l'oublie pas.
Tout est là.
Au creux de ta main.
Garde à jamais le poing serré dessus,
Ma fille,
Le poing serré,
Sur nos vies volées.





Scène 2



Adila :
Les clefs, mon père,
Je les prends.
Je les serres dans ma main.
Je les prends.
Seul cadeau qu'il me sera donné
Seul cadeau d'un père humilié.
Des clefs de maisons détruites.
Je regarde ton visage, mon père.
Non je ne baisse pas les yeux.
Tu me tends les clefs comme s'il s'agissait d'un trésor.
Tu me tends les clefs mais ce n'est pas cela que je garderai de toi.
Pas cela, non.
Pardonne-moi, mon père.
Tu souris.
Tu te lèves et me tournes le dos.
Tu vas te taire à nouveau pour plusieurs années peut-être.
Ce n'est pas cela que je vais garder de toi,
Mais ton sourire triste,
Oui.
Ton visage fatigué.
Tu as vieilli, mon père.
Je te regarde.
Je n'oublierai pas ton sourire usé
Tes yeux épuisés de solitude.
Je regarde ce qu'ils ont fait de toi, mon père.
De l'homme que tu étais.
Tu te trompes, mon père,
Pardonne-moi.
Tu te trompes.
Ces clefs ne sont pas le seul bien que tu me transmettras.
Il y a plus.
Il y a bien plus.
Le souvenir de ton regard humilié.
Ton visage d'homme vaincu.
C'est sur cela, mon père,
Sur cela que je concentre mes esprits.
Je ne veux pas oublier ce qu'ils ont fait de vous.
Des hommes jeunes et puissants,
Nos pères,
Nos oncles,
Devenus en quelques temps, de pauvres ombres découragées. Laisse-moi te regarder, mon père.
Cela me donne des forces.
Mon père.
Je serre les clefs dans ma main
Mais je n'oublierai pas ton regard.
Je m'y replongerai chaque fois que ma colère faiblira.
Je regarde ce qu'ils ont fait de toi.
Et je ne pardonnerai pas.



Scène 3

Le Chœur des hommes :
Oui, la vie nous a usé.
Des années entières à ne faire que cela.
Partir à l'aube,
Monter à plusieurs dans un camion,
Les amis du quartier,
Les frères, les cousins,
Tous serrés les uns contre les autres,
Cherchant à gagner encore quelques minutes de sommeil.
Tous serrés à l'arrière d'une camionnette pour aller travailler
De l'autre côté.
Là-bas. Hors des territoires.
Chez nous, il n'y a pas de travail.
Il n'y en aura jamais.
Aller travailler là-bas.
Partir à l'aube,
Revenir le soir.
Des années d'aller retours sur cette route,
Deux fois par jour.
Les chek-points.
Les files infinies de voitures qui attendent de passer une par une sous les yeux des barrières.
Cela prend du temps.
Le soleil se lève,
Les voitures chauffent.
Cela prend du temps.
Tous serrés les uns contre les autres.
La sueur,
Les jambes recroquevillées,
L'attente.
Oui, la vie nous a usé.
Des années d'attente aux barrages.
Des années de contrôle, de fouille, de questions et d'ordres.
Et certains jours, pendant des semaines parfois, ils ferment la route.
La radio annonce que les territoires sont bouclés.
Nous ne partons pas.
Nous restons là, toute la journée.

Ils décident des jours où nous pouvons travailler,
Ils décident des jours où nous sommes désoeuvrés,
Des jours où nous avons honte devant nos femmes.
Ils disposent de nous.
Oui, la vie nous a usé de servitude et de rage rentrée.

Ils nous veulent toujours plus nus.
Sans terre,
Sans maison.
Dans les ruines,
Entassés. Sans argent.
Toujours plus nu.
Alors oui, les cailloux qu'il nous restait
Nous les avons jetés à toute volée.
Avec rage.
Caillasser les chars qui guettent aux carrefours de nos rues. Caillasser les bâtiments,
Les soldats.
Caillasser.
Une pluie de pierres,
De colère.
Caillasser.
Une pluie drue
Qui ne cesse jamais.
Caillasser
La pluie de ceux qui n'ont rien.



Scène 4



Trois hommes, une femme et Adila, sur une place.

Homme 1 : Je m'appelle Mustafa Jibrin. Il est midi. Je marche dans la rue.

Homme 2 : Je m'appelle Ahmed Bouakra. Je vais chez mon cousin.

Femme 1 : Je m'appelle Léïa Laïda. Je reviens du marché.

Homme 3 : Je m'appelle Allayan Zayed. Je suis sur le trottoir. Je ne fais rien. Comme tous les jours.

Adila : Personne ne se connaît. Mais nous nous croisons sur cette place au même instant. Tous les cinq.

Homme 1 : Il ne devait rien se passer. Cinq personnes se croisent. Rien de plus. Mais brusquement, nous nous sommes tous figés.

Homme 2 : Saisis par la même stupeur.

Homme 3 : Des tirs. Là. Des tirs. Venus des étages de l'immeuble en brique. Ils tirent sur la patrouille qui stationne sur la place.

Femme 1 : J'ai eu peur tout de suite. Mon corps a compris avant moi. Il s'est figé. Il ne voulait plus bouger. J'ai eu peur. Et je suis restée immobile. C'est bête. Totalement immobile.

Adila : Tous pris entre le feu et la patrouille. Par hasard. Réunis au même moment. Partageant le même effroi. J'ai hurlé à la femme de ne pas rester debout et de venir près de moi. Nous sommes restés côte à côte, accroupies.

Homme 2 : Les tirs n'ont pas duré. Ce n'était qu'un accrochage. Au moment où la patrouille a riposté, ils étaient déjà probablement partis. Il ne restait que nous sur la place. Face à la patrouille. Transis de peur.

Homme 1 : Le calme est revenu. J'ai cru que nous allions pouvoir partir. Reprendre notre route. Nous séparer. Chacun retrouvant sa vie. J'ai relevé la tête. Je me suis montré lentement. C'est alors que les soldats ont hurlé.

Homme 3 : A plat ventre. A plat ventre. Ou nous tirons. A plat ventre.

Homme 2 : Ils veulent avancer vers l'immeuble d'où provenaient les tirs pour vérifier qu'il n'y a plus personne mais ils ne peuvent pas car nous sommes là. Sur leur chemin. Ils se demandent si nous sommes armés et si nous sommes un danger.

Adila
: J'ai mis du temps à comprendre que c'était à nous que cette voix s'adressait.

Homme 3 : A plat ventre. Tous. Vite. A plat ventre.

Femme 1 : Nous nous sommes tous allongés. Les uns à côté des autres. Obéissant à la voix. Sans se toucher. Jambes bien écartés. Mains derrière la nuque.

Homme 3 : Alors a commencé notre grande attente. Face contre terre. Tout était suspendu. Nous n'entendions que les grésillements de la radio de leur jeep, au loin.

Homme 1 : Je m'appelle Mustafa Jibrin. Je suis face contre terre. Et la peur monte en moi. Je me concentre sur mon corps. J'essaie de respirer. Je me concentre. Tout va bien se passer.

Adila : Face contre terre. Comme des chiens. Plus bas encore que pour la prière. Nous saluons Dieu à genoux mais il faut nous prosterner tout entier face aux soldats.

Homme 2 : Une voix enfin a retenti. Disant que les hommes, un par un devaient se lever et avancer doucement vers la jeep. Un par un. Se lever. Montrer que l'on ne porte pas ni arme ni ceinture d'explosifs. La voix a donné des instructions. C'est le silence à nouveau. Je ne pourrais jamais me lever. Me tenir droit sur mes jambes. Je ne pourrais jamais.

Homme 1 : Je m'appelle Mustafa Jibrin. Je respire profondément. Je me lève. Face aux soldats. Le silence de la place tout autour de moi. Je sais qu'à cet instant je ne suis qu'une silhouette dans un viseur. Il faut avancer. Pas à pas. Est-ce que je vais mourir aujourd'hui ?

Il s'avance, bras en l'air, dénudant son ventre pour montrer qu'il ne porte pas d'explosifs et disparaît.

Homme 3 : Il fait chaud. Nous ne sommes plus que quatre. J'entends la femme qui prie à côté de moi.

Femme 1 : Je prie. Oui. Par tout ce que j'ai. Je prie. Qu'il plaise à Dieu de ne pas nous faire mourir aujourd'hui.

Adila : Le premier d'entre nous a disparu derrière la patrouille. Pour lui, c'est fini. La vie a repris. Il doit déjà être en train de courir dans les rues. Pour s'éloigner le plus possible d'ici. Mais nous sommes là, nous. Encore là. A terre.

Homme 2 : J'ai peur. Le type à côté de moi commence à s'agiter. Je prie pour qu'il ne fasse rien. Il est peut-être armé. Cela doit cesser. Je me lève. A mon tour. Je m'appelle Ahmed Bouakra et je tremble comme un enfant.

Il s'avance, bras en l'air, dénudant son ventre pour montrer qu'il ne porte pas d'explosifs et disparaît.

Femme 1 : A toi, fils. A toi, maintenant. Ne fais pas de bêtise. Pense à ta mère. De quel quartier es-tu ? Pense à tes frères. A ton tour. Doucement. Ne fais rien de stupide.

Homme 3 : La chaleur. La tête qui bourdonne. Que veulent-ils de moi ? Tout est lent et silencieux. Je m'appelle Allayan Zayed. Je souris. Je fais ce qu'ils veulent de moi. Mais je le fais lentement. Pour qu'ils aient peur. Le plus longtemps possible peur de moi. Et cela me fait sourire.

Il s'avance, bras en l'air, dénudant son ventre pour montrer qu'il ne porte pas d'explosifs et disparaît.

Adila : Le dernier homme a disparu derrière la jeep. Il ne reste que nous. Je hurle aux soldats qu'il ne reste que deux femmes. Ils nous ordonnent de nous lever lentement et de déguerpir. J'aide la femme à se lever. Elle ne veut pas. Je la tiens fort par le bras.

Femme 1 : Par la volonté de Dieu, pitié, ne tirez pas.

Adila : Nous disparaissons dans une rue adjacente. A l'abri des cris et des balles. A l'abri de la peur et du soleil. Nous nous adossons au mur pour reprendre notre souffle.

Femme 1 : Je m'appelle Léïa Laïda. J'ai du mal à respirer. Je m'agenouille à terre. Je remercie Dieu. Je vais pouvoir reprendre ma vie. Le cours de ma vie. Simplement.

Adila : Je n'ai plus peur. Non. J'ai la tête qui bourdonne. Le sang qui bat aux tempes. Je repense au dernier homme. Je revois la lenteur de sa main, remontant la chemise. Le sourire aux lèvres. Le ventre qui apparaît doucement. La délicatesse de la main. La sueur qui perle. Le ventre de nos hommes leur fait peur. Je leur montrerai ce que les nôtres peuvent cacher.




Scène 5



Le chœur des femmes palestiniennes et Adila.

Le chœur :
La vie est dure. Où vas-tu Adila ?

Adila : Nous sommes morts.

Le Chœur : La vie est dure mais il faut tenir.

Adila : Nous sommes morts.

Le Chœur : Reviens Adila.

Adila : Nous sommes morts. Nous n'avons plus peur de rien.

Le Chœur : Chaque jour, tenir.

Adila : Nous sommes immortels.

Le Chœur : Chaque jour. Malgré la fatigue et la pauvreté. Nourrir les enfants. Et les éduquer. Aider les vieux du quartier.

Adila : Par la volonté de Dieu, nous sommes invincibles.

Le Chœur : Parfois il n'y a plus d'eau. Parfois, il n'y a plus d'électricité. Le danger dans les rues. La peur de perdre ceux que nous aimons. Chaque jour, il faut tout recommencer. Nous nous accrochons à la vie. C'est un combat. Tous les jours, c'est notre combat. Nous nous y tenons.

Adila : Nous n'avons pas peur de mourir.

Le Choeur : Préparer à manger. Réparer la maison. Aller d'un point à un autre du quartier. Malgré les tirs et les blindés.

Adila : Nous sommes infiniment plus forts que vous parce que vous avez peur de mourir.

Le Chœur : Nous avons peur. Tous les jours. Mais il faut tenir.

Adila : Pour nous, la mort est douce.

Le Chœur : Il faut tenir. Malgré les ruines et l'eau coupé.

Adila : Vous nous avez tué.

Le Chœur : Malgré les nuits sans sommeil.

Adila : Il y a longtemps de cela.

Le Chœur : Il faut tenir et résister.

Adila : Ce sont des cadavres qui partent à l'assaut de vos villes.

Le Chœur : Pour nos enfants.

Adila : Des cadavres que vous ne pourrez pas tuer une deuxième fois.

Le Chœur : Où vas-tu Adila ? Il faut tenir. La vie coule en nous. Il faut tenir.





Scène 6



Adila. Le chœur des femmes israéliennes. Un jeune homme.

Adila : Je marche.

Le chœur des femmes : Une belle journée.

Adila : Je garde les yeux baissés.

Le chœur des femmes : Une belle journée. Aux terrasses des cafés, les jeunes gens se cherchent des yeux et discutent en riant. Nous traînons devant les échoppes des marchands. Il fait bon. La ville est dans la rue. Toute la ville est descendue dans la rue pour jouir du soleil.

Adila : Je connais le chemin. Je l'ai fait plusieurs fois. Je marche sans fatigue. Rien ne pourra plus m'arrêter, si Dieu le veut.

Le chœur des femmes : La vie de tous les jours. Simplement. Faire quelques courses. Boire un jus d'oranges pressées. Aller chercher les enfants. Discuter avec un voisin. La vie de tous les jours. C'est un jour comme cela. Un beau jour de soleil partagé.

Adila : Je quitte mon quartier. Je quitte les territoires. Je prends le bus. Je n'ai que cela sur moi. Le ticket de bus et la ceinture. Je la sens contre ma peau. Je cède ma place à une vieille dame. Je sens mon ventre mouillée. Le plastique. La chaleur.

Le chœur des femmes : Une journée où le ciel est clément. Où la vie semble réconciliée avec les hommes. Une journée douce. Où l'on se laisse à penser aux enfants. Aux projets.

Adila : Je descends du bus. Je marche à nouveau. Je longe l'avenue. La vieille ville. C'est là que je vais. Là où les rues sont étriquées. Je regarde tout autour de moi. Rien n'est détruit ici. Les magasins, partout. Les gens bien habillés. C'est beau. Je repense à la vieille Rana. C'est beau, ici. Le visage des gens. Heureux et apaisé. Je marche. Je suis presque arrivée. Je vois la station de bus. Il y a du monde. C'est là que je vais. Il ne faut pas s'arrêter.

Le jeune homme : Je m'appelle Sacha Ruthman. J'attends le bus. Je rentre chez moi.

Adila : Ne pas s'arrêter. Ne pas réfléchir.

Le jeune homme : Une fille s'avance. Je la regarde. J'aime regarder les filles. J'ai vingt ans. Je lui souris.

Adila : Je suis à quelques mètres. Je fais mine de m'arrêter. Je viens de repenser à ce qu'ils m'ont dit. Il faut attendre qu'un bus arrive. Que les portes s'ouvrent et que les gens sortent. Je refais mon lacet. Je perds du temps. J'attends qu'un bus arrive.

Le jeune homme : Un joli visage. Je la regarde. Il fait beau. Nous prendrons le même bus. Je lui sourirai à nouveau.

Adila : Le bus arrive.

Le jeune homme : Je sors mon ticket.

Adila : Je reprends la marche.

Le jeune homme : La jeune fille s'approche. Je lui souris. Je la laisse passer.

Adila : Plus rien. Plus rien. Tête vide. Plus rien.

Le jeune homme : Je croise son regard. Je n'oublierai jamais. Je croise son regard. Et j'entends les mots qui sortent de sa bouche.

Adila : Dieu est grand.

Le jeune homme : Les portes du bus s'ouvrent.

Adila : Dieu est grand.

Le jeune homme : Des grappes en descendent.

Adila : Par la volonté de Dieu.

Le jeune homme : Elle ne me quitte plus des yeux. Je comprends. Trop tard. Je comprends.

Adila : Par la volonté de Dieu.

Le jeune homme : Je comprends. Mon corps, à jamais, éparpillé.

Long silence

Le chœur des femmes :
Ceux de nous qui montaient. Ceux de nous qui descendaient. La foule entière. Pressée. Un beau jour de soleil. La chaleur du bus. La clarté de la lumière. Nous n'avons pas même eu le temps de savoir. Nous ne saurons jamais rien de l'explosion. Des gravats. Des sirènes d'ambulances. Nous ne saurons jamais rien des cris. De la douleur. De la carcasse du bus éventré. Nous ne saurons rien. Une belle journée. Et la vie, pour nous, arrachée.




Scène 7



Le père :
Je pensais qu'il n'y aurait que les gens du quartier, Adila,
Ceux qui te connaissaient,
Les voisins de l'immeuble, les amis,
Mais je me suis trompé.
Je suis descendu.
Des gens étaient là que je connaissais pas.
Tout un groupe de jeunes gens armés,
Tout un groupe que je n'avais jamais vu.
L'un d'entre eux s'est approché.
Il a parlé de la peine d'un père mais de la fierté d'un peuple.
Il a parlé de sacrifice et de courage,
Il a dit -oui, je me souviens-
Il a dit que je pouvais être fier
D' être le père de la première femme martyre.
Il a parlé encore
Et longtemps,
De Dieu, je crois,
et de sa Grandeur.
Il disait souvent ton nom.
Je n'écoutais pas.
Puis enfin, il m'a serré la main
Et tendu une enveloppe.
Il a dit que c'était l'argent des martyrs.
Que notre famille ne serait plus jamais dans la peine.
C'est là que j'ai compris qu'il ne te connaissait pas.
Quelle famille, Adila ?
Il ne reste plus que moi.

Le cortège s'est ébranlé.
Les six hommes qui soutenaient ton cercueil, Adila,
Portaient des cagoules
Et des pistolets mitrailleurs.
Le cortège s'est ébranlé
Et une foule immense se pressait autour de nous.
Je n'arrivais plus à discerner les gens du quartier.
Une foule immense,
Hurlant sa joie.
Oui, Adila,
Ils hurlaient de joie autour de toi.
Je ne disais rien.
J'ai attendu longtemps,
Longtemps que cette journée finisse.
La chaleur insupportable.
Les cris tout autour de moi.
Les tirs de pistolets mitrailleurs.
Les pleureuses.
J'ai attendu longtemps.
Je m'accrochais au cercueil pour que la foule ne m'avale pas. Personne ne savait plus que j'étais le père.
Je m'accrochais
Pour te suivre jusqu'au bout.
J'ai attendu longtemps.
Jusqu'à ce qu'ils partent,
Tous,
Les uns après les autres.
Ils ont fini par nous laisser, toi et moi, Adila.
Une journée entière à attendre cet instant.

(temps)

Le soleil se couche.
Je suis épuisé.
La poussière sur mes lèvres.
La poussière soulevée par ces milliers d'hommes qui ont scandé ton nom et celui de Dieu.
La sueur séchée dans mon dos.
Je suis épuisé, Adila, mais nous sommes seuls, à nouveau.

(temps)

Adila.
Ma fille.
Je suis devant ton cercueil et je sais qu'il est vide.
Je ne pleurs pas.
Adila.
Qu'as tu fait ?
J'étais riche tant que je t'avais avec moi.
Tu te souviens ? Je te l'ai dit.
Ma seule richesse.
Père et fille.
Tu m'as enlevé cela.
Tu as dépouillé ton père.
Tu es comme ceux qui nous ont volé.
Par ta faute, Adila,
Par ta faute nous sommes toujours plus pauvres et esseulés. Les clefs que je t'avais confiées,
Les clefs, je les ai vues, sont restées sur la table de la cuisine. Tu n'as pas compris, Adila.
Qui va rester après moi ?
Qui se souviendra de notre maison et de la vieille Rana ?
Tu n'as pas compris.

Il fallait vivre, Adila
Tout est à recommencer.
Il fallait vivre.
Ils m'ont donné de l'argent.
Tu te rends compte ?
Je sais maintenant combien tu vaux.
Le prix de ta vie,
Je l'ai là, dans la poche.
La rage, Adila,
La rage qui m'envahit devant ton cercueil vide, je la connais bien.
C'est celle de toutes ces années,
Celle des barrages,
Des contrôles d'identité,
Celle des terres spoliées.
La même, Adila
Mais plus forte encore
Car ce ne sont pas mes ennemis qui me l'imposent mais ma fille, Ma propre fille.
Alors écoute Adila,
Je fais contre toi ce que j'ai toujours fait contre mes ennemis, Contre les années de frustration et de cri rentré.
Je fais ce que j'ai toujours fait.
Je prends une pierre.
Je la tiens serrée.
Je la jette à toute volée contre ta tombe.
Je caillasse ton nom, Adila.
Je caillasse ton sacrifice.
Je caillasse les planches de bois de ton cercueil de martyr.
Je caillasse,
A toute force.
Je n'ai plus que cela, Adila,
Par ta faute.
Je n'ai plus que cela.

 
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