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Née au Caire en 1965, May Telmissany est romancière. Elle vit actuellement à Montréal. Deux de ses romans ont été traduits de l'arabe : Doniazade (Sindbad/Actes Sud, 2000) et Héliopolis (à paraître en 2002)


Palestine :
dictionnaire des idées reçues

par May Telmissany

Un dictionnaire potentiel des idées reçues sur la Palestine débordera sûrement les compétences de toute une équipe, si dévouée et lucide soit-elle. De nouvelles entrées s'y ajoutent tous les jours, à celles-là mêmes qui sont devenues courantes et usuelles, à commencer par "terre sans peuple pour un peuple sans terre" jusqu'à l'assimilation systématique de la légitime résistance au maléfique terrorisme. Ce dictionnaire constitue aujourd'hui une nécessité pour dire la violence de la langue, les multiples détournements du sens, les mensonges éhontés, et les haines, surtout les haines, vieilles et boiteuses. Les discours sur la Palestine se reproduisent et prolifèrent. Aucun n'a jamais résolu le vrai problème, celui des gens qui meurent, celui des regards qui s'assombrissent et des cœurs qui sèchent.

Des manifestations éclatent partout dans le monde (c'est aussi la règle du jeu, non ?!). Aucune n'a jamais détourné un obus, ni arrêté l'avancement têtu d'un char d'assaut. Je me dis pourtant que la guerre n'est pas qu'une folie, voici une autre idée reçue qu'il faudra peut-être inclure dans le dictionnaire. La guerre est le comble de la Raison moderne. Et selon cette Raison, il existe des guerres légitimes, nous a-t-on appris à l'école. Elles sont nécessaires pour débarrasser la Terre de la menace des hommes dangereux, comme Hitler, Saddam Hussein, ou Oussama Ben Laden, pour ne citer que les plus jeunes de l'histoire de l'humanité. Belliqueux déclencheurs et justificateurs des guerres modernes.

La guerre, prétend-on, devient légitime grâce à cet instinct de conservation qui exige l'anéantissement d'un parti pour que subsiste l'autre : comme combattre les nazis pour protéger l'Europe d'un éventuel empire allemand dévastateur, ou justifier l'intervention militaire américaine (d'abord contre l'Irak ensuite contre l'Afghanistan) pour protéger les droits pétroliers des Américains dans la région, sous couvert d'une croisade contre la terreur.

Le même instinct de conservation force les leaders arabes, pour des raisons différentes, à rejeter l'option de riposter à l'agression israélienne, sous prétexte que la paix est encore possible. Tous sont rongés par l'angoisse de déplaire à leurs alliés et persécuteurs américains, de perdre le contrôle policier sur leurs peuples et de perdre par la suite leurs "postes" gouvernementaux. Tous sont animés par la peur d'avouer qu'ils ne possèdent pas de véritables forces armées, eux qui prétendaient dépenser des milliards pour équiper et former d'invincibles chimères. En Egypte, l'immense clan de fonctionnaires militaires gère la prétendue armée dont les locaux se résument à une dizaine d'hôtels, de clubs sportifs, de sièges pour les entreprises nationales. Une armée pour le temps de paix, qui s'équipe en commissions, pour que des milliards de dollars s'enterrent, chaque année, dans les comptes suisses des chefs. Cela est monnaie courante. Cela n'étonne plus personne.

La guerre est toujours, et par définition, légitime du point de vue du plus fort. Moi, je me sens désarmée devant cette logique, je ne la comprends pas, j'imagine que seuls les puissants parviennent à la justifier. La guerre ne devient possible aux yeux du plus faible que lorsqu'il n'a plus rien à perdre au-delà de sa vie. Lorsqu'il continue de vivre à défaut de mourir. Dans la catastrophe actuelle, chacun joue comme il faut son rôle préconçu. Les militaires israéliens font la guerre, les kamikazes palestiniens commettent des attentats suicidaires ; les présidents des démocraties occidentales et les chefs des dictatures moyen-orientales, tous semblables, se cachent dans leurs palais ; les écrivains protestent, voyagent et noircissent du papier; les académiciens discourent ; les masses exhibent leur colère dans les rues, et ainsi de suite. Entre-temps, la guerre en terre de Palestine ravage les vies. Ne dramatisons pourtant pas ! Rassurons-nous ! Bientôt, tout sera fini et tout le monde aura le temps, après le génocide, de disserter sur l'affaire, de boycotter, de sanctionner (c'est mon optimisme qui parle ici), d'analyser, de tirer des leçons, et de s'en réjouir.

En me défoulant par l'écriture et les manifestations, je déploie ce qui me semble être le moindre effort de résistance. Je scande avec les manifestants : "Sharon assassin!", au cœur d'une petite foule de Montréalais compatissants et sympathiques. Cependant, je sais que cela ne changera rien à la face désormais hideuse du monde, convaincue dans ma désillusion que c'est bien le rôle des honnêtes gens de sortir dans les rues pour exiger que justice soit faite. Que c'est bien cela leur incontournable destin dans la mascarade que nous appelons symboliquement la vie. Ceux qui ne font pas la guerre, ceux qui ne manipulent pas les armes efficaces, contrôlées par les ploutocrates et destinées à tuer, ce sont mes amis, mes semblables, mes frères. Je les connais, je les admire, je fraternise avec eux pour vaincre ma solitude. Mais nous sommes souvent confrontés à cet amer sentiment d'être… impuissants.

Rien d'étrange à tout cela. C'est même, à la limite, l'éternel questionnement des intellectuels quant à leur pourvoir et leurs limites.

Maintenant, qu'est-ce qui m'empêche moi, née en 1965 dans une famille d'intellectuels égyptiens, nécessairement optimistes, de me suicider sur-le-champ? De cracher sur cette éternelle répétition qui ne surprend plus personne, et de m'en aller pour de bon ? De vomir l'humiliation systématique, la dégradation concoctée, la petitesse du monde, et de m'envoler vers l'inconnu ? Question de ne plus souffrir. Question de rejoindre les autres, ensevelis récemment sous les décombres de Jénine.

Dans une mare de désespoir, je plonge ma tête jusqu'au cou, je bois ma mort jusqu'à la lie. Je ne rêve plus, si ce n'est pour faire des cauchemars. Je ne ris plus, si ce n'est pour vaincre la folie et la dérision. Je ne verse plus de larmes pour les victimes, si ce n'est pour me débarrasser momentanément d'un lourd fardeau de culpabilité, parce que moi je suis au moment où elles ne sont plus.

Je ne veux plus être lucide. Je ne veux plus prétendre à l'objectivité. Je ne veux plus rien voir. Je veux arrêter d'écrire, tout de suite. Devenir la kamikaze de l'écriture ! Je me répète inlassablement que sur terre, il n'y a que des enfers perpétuels, il n'y a que des paradis perdus. Moi qui déteste le drame, me voilà en train de me lamenter comme les corbeaux, et je m'en veux d'être si défaitiste devant la haine, si fragile, si mesquine, si égoïste, si effarée.

Cependant, je ne me suicide pas, parce que ça m'enrage de mourir en victime. Il y a des années de ça, j'ai admiré Ghandi pour sa persévérance, pour sa lutte non violente contre l'occupation, voire pour sa fin tragique. Je pensais être comme lui, non violente par nature, et par conviction. A présent, je ne sais plus. Je pose à tout le monde des questions naïves qui frisent la puérilité : c'est pour quand la mobilisation générale des forces militaires des vingt-deux pays arabes ? Pourquoi ne menace-t-on même pas de faire la guerre ? Pourquoi en quelques jours, le 11 septembre fut vengé, et en cinquante-quatre ans, Deir Yassine ne l'est toujours pas ? Je m'enlise dans des questions sans réponse valable, je me suicide autrement, goutte après goutte, à petit feu.

Mais je ne meurs pas, comme les Palestiniens ne mourront pas, parce que je m'invente encore des raisons pour vivre : écrire un dictionnaire des idées reçues, comme celui de Flaubert, sur la Palestine ; ou rencontrer ma future belle-fille, celle que Ziad, mon fils âgé de six ans, épousera dans l'avenir ; ou visiter l'Inde, le pays de Ghandi, de Satyajit Ray et de Tagore. Ensuite, viendra la vraie mort, pourquoi pas ? Tranquillement, au bout d'une vie et non au beau milieu. Sont-ce des justificateurs de vie soutenables pour l'être impuissant que je suis ?

Je ne meurs pas parce que je veux raconter la Palestine, un jour, à ma façon. Cette histoire d'injustice, justifiée par la logique de l'histoire, cette cicatrice que l'humanité portera longtemps sur sa face fardée de mensonges.

Je me dis cependant qu'il n'y a rien de surprenant à tout cela, parce que la guerre a toujours été sale. Et parce que nous sommes tous, plus ou moins, des assassins. Si Sharon est un criminel de guerre, l'humanité, par son silence, est assassine de béatitude et d'insouciance. J'écris parce que je refuse de faire partie des bandes d'assassins. J'écris pour me laver du silence. Le silence sur les humiliations, les injustices, les holocaustes successifs qui ont frappé le peuple palestinien, errant depuis 1948. Le silence des lobbies médiatiques contre toute éventualité de définir la résistance palestinienne autrement que comme "terrorisme", notion vaste et aride comme le désert, rude et abjecte comme la prostitution. Les vrais terroristes de l'Etat sioniste le savent et mentent délibérément. Et les victimes le savent mais leur vérité est tue, étouffée, ensevelie sous les débris de discours tentaculaires.

Dans chaque guerre, les belligérants s'inventent des mots, des mots qu'ils font circuler pour justifier leur haine, pour définir la terreur, pour falsifier l'histoire, pour réinventer le monde à l'image de leurs victoires ou de leurs défaites. Certains mots blessent, violent, dégoûtent, d'autres pansent, apaisent et rendent justice. Nul n'a jamais sous-estimé le pouvoir des mots, les écrivains par-dessus tous, parce que leur quête n'est que l'impossible "devenir-mot". En ces moments de détresse profonde, c'est cette quête même qui redonne sens à la vie, et à l'écriture. Quel dictionnaire peut-il donc, en ce moment, réhabiliter les mots, restituer leur innocence, reconnaître leur juste valeur ?

Et qui en voudra encore demain, lorsque l'éternité sera un jour ?

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